Escale : la frontière

Valgaudemar-10

Contribution d’Eliofan d’Axel, tireur de lignes.

Hier, je suis arrivé au village d’Ignatis du Cers, le dernier sur la route du col d’au delà. Le nom de ce passage à vif dans la chaîne des pics d’argent, m’avait toujours intrigué.
Le col d’au delà. Oh, je savais que cet endroit était l’un des nombreux chemins de la frontière d’argent. Un pont entre région aérée et zone immobile. Quelques kilomètres pour passer d’un monde à l’autre. En bon explorateur progressiste, la frontière tenait du fantasme. J’imaginais presque la gravité s’inverser de par et d’autre de la chaîne de montagne.
Animé par une curiosité dévorante, j’ai pris la 59e jusqu’à la gare d’Ignatis du Cers. Les wagons ont filé en travers des vallées comme si rien ne pouvait arrêter leur course éperdue. Les rails se moquaient du relief de plus en plus marqué. Ils s’élançaient dans le vide sur les arches de pierres, nous donnant l’impression d’enjamber des monts et des gorges avec une stupéfiante facilité. Au détour d’un virage, le train quitta le flanc de la montagne pour se jeter dans le vide d’une vallée, à peine soutenu par son aqueduc. Mon cœur a cessé de battre quand, dans la pâleur absolue du printemps,  nous avons surplombé la Traverse, cette incroyable rivière qui franchit des régions entières dans une suite quasi ininterrompue de cascades et d’écluses. Quelle merveille ! Dans l’aube, elle ressemblait à un long ruban de platine, brodé ça et là par la vapeur de ses chutes.
A plus de 500 mètres au dessus du sol, la vue depuis les wagons était imprenable. Je pouvais deviner sa boucle en Orient, inondée par le soleil et d’un bond, franchir le couloir pour l’admirer disparaître dans l’horizon découpé des montagnes. Je me suis senti oiseau, dieu, pur éther, dans cette course suspendue de la 59e.

La ville d’Ignatis du Cers est en réalité un grand village accroché à la paroi de la montagne comme un arbre dans le granit. Ses maisons ouvrent toutes sur la vallée de la Traverse en contre-bas. L’air y est vif, presque mordant et l’altitude donne un goût résineux à l’oxygène que l’on respire, laissant l’impression que l’on mâchonne en permanence des aiguilles d’épicéa.

Tende-107Je n’y suis resté que le temps d’une nuit, ayant trouvé dans un petit « relais de la Traverse », comme il en existe tant le long de la rivière, une chambre honnête et bon marché. Je le conseillerai plutôt pour la cuisine qu’il propose. Sachant que c’était peut-être la dernière fois que je dinais en région aérée, leur ragout m’a presque tiré des larmes d’adieu.

Mais ce matin, éveillé avant l’aube par le patron, toute nostalgie m’avait quitté. Franchir le col ! Passer la frontière et jaillir dans l’inconnu ! Mon barda de randonneur était une injure de poids à la légèreté de mon cœur. J’avalais l’air acide de la montagne comme du lait maternel : goulument et sans discernement.

La route pour le col d’au delà est bien entretenue mais très difficile à rejoindre sans un véhicule. Heureusement, le livreur de lait m’a pris sur son ballon-grand bi et nous avons franchis l’épaisse forêt de sapins jusqu’au chemin qui plonge vers le col.
Rajustant mes sangles, j’ai activé mon orbe et me suis mis en route pour une journée de marche dans les restes d’un glacier mort.

Fascinantes sont ces anciennes glaces disparues. Leur présence fantomatique et bleue teinte encore tout le paysage, bien que les pieds ne trouvent plus que des plaques d’ardoise brisées et glissantes. Le col se situe entre deux pics abrupts, taillés par la neige plutôt que par le vent. On sait que l’on approche du but lorsque l’éclat du premier névé apparaît sur la ligne de vue. Comme si la glace respectait la frontière, elle ne dépasse jamais la moitié du col et se contente de s’accumuler du côté de la zone immobile. On dit que la guerre qui a déchiré cet endroit des années durant a laissé de telles séquelles que même le climat se refuse désormais à franchir les limites des hommes. De part et d’autre de la montagne, le paysage évolue indépendamment.

Mes jambes fatiguées m’ont fait pénétré dans une vallée sauvage, où l’air sent l’herbe mouillée et la bruyère. Les épicéas aérés ont disparu et l’ardoise s’est transformée en une roche grise et douce qui produit parfois de petits cristaux blancs.

La descente fut bien plus rapide que je ne le pensais. En me retournant, l’esprit un peu égaré, je constatais qu’un unique nuage s’était aventuré sur le pic d’argent, comme prisonnier de la frontière, éternellement retenu entre deux mondes. Peut-être qu’en bon tireur de lignes, j’avais inconsciemment appliqué mon art pour me rassurer, tissant malgré moi une corde jusqu’à ce nuage pour l’emporter dans mon voyage. Mais la frontière me refusait ce compagnon hésitant.

Plongé dans une extase inquiète, j’ai fais mes premiers pas sur l’herbe rase. jusqu’à arriver sur un petit promontoire rocheux. Un instant, je restais immobile, constatant que le vent lui aussi était resté derrière moi. Seule la neige du col rafraichissait le paysage parfaitement sage et sauvage d’au delà du col. Une unique buse traversait le bleu du ciel, presque figée sur un courant invisible, ses ailes posées sur le vide comme s’il avait une densité.
Étendant les bras, je goutais moi aussi à cette sensation inconnue. Mes cheveux me tombaient sur le front et mes vêtements me collaient à la peau. Je me séparais d’eux lentement, cérémonieusement. Jusqu’à ce que finalement ce soit presque nu que je me présente à l’étendue immobile et vierge. L’impression d’espace, écrasante, me gonfla le cœur.  Même à l’heure de ce rapport, l’émotion me brule les tempes.

Je ne sais par où aller mais l’horizon me tire vers lui avec une force nouvelle. Obéir à son appel devient un besoin impérieux, malgré mes jambes qui n’ont pas l’habitude de recourir à leur propre force. Je dois me rendre jusqu’à ce point ultime qui semble me tracter à lui. Jusqu’alors, je péchais les nuages galopants de mon domaine. Suis-je encore un tireur de ligne dans cette étendue paisible ? Quels liens saurai-je tisser sans le vent pour porter mes hameçons ?

Ne suis-je pas plutôt devenu la proie volontaire de cet horizon immobile ?

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